Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/195

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peut-être sans pouvoir t’avertir, te laisser dans des perplexités mortelles, & notre séparation se seroit faite au moment qui la rendoit le plus douloureuse. De plus, on auroit sçu que nous étions tous deux à la campagne ; malgré nos précautions, peut-être eût-on sçu que nous y étions ensemble ; du moins on l’auroit soupçonné, c’en étoit assez. L’indiscrete avidité du présent nous ôtoit toute ressource pour l’avenir, & le remords d’une bonne œuvre dédaignée nous eût tourmentés toute la vie.

Compare à présent cet état à notre situation réelle. Premierement ton absence a produit un excellent effet. Mon argus n’aura pas manqué de dire à ma mere qu’on t’avoit peu vu chez ma cousine : elle sait ton voyage & le sujet ; c’est une raison de plus pour t’estimer ; & le moyen d’imaginer que des gens qui vivent en bonne intelligence prennent volontairement pour s’éloigner le seul moment de liberté qu’ils ont pour se voir ! Quelle ruse avons-nous employée pour écarter une trop juste défiance ? La seule, à mon avis, qui soit permise à d’honnêtes gens, c’est de l’être à un point qu’on ne puisse croire, en sorte qu’on prenne un effort de vertu pour un acte d’indifférence. Mon ami, qu’un amour caché par de tels moyens doit être doux aux cœurs qui le goûtent ! Ajoute à cela le plaisir de réunir des amans désolés, & de rendre heureux deux jeunes gens si dignes de l’être. Tu l’as vue, ma Fanchon ; dis, n’est-elle pas charmante ? & ne mérite-t-elle pas bien tout ce que tu as fait pour elle ? N’est-elle pas trop jolie & trop malheureuse pour rester fille impunément ? Claude Anet de son côté, dont le bon naturel a