Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/369

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l’un de l’autre & de votre visage, cousine, que pensez-vous qu’ils diroient avec tout leur feu ? Ma foi, rien du tout, pas même à M. d’Orbe.

La premiere chose qui se présente à observer dans un pays où l’on arrive, n’est-ce pas le ton général de la société ? Eh bien ! c’est aussi la premiere observation que j’ai faite dans celui-ci & je vous ai parlé de ce qu’on dit à Paris & non pas de ce qu’on y fait. Si j’ai remarqué du contraste entre les discours, les sentimens & les actions des honnêtes gens, c’est que ce contraste saute aux yeux au premier instant. Quand je vois les mêmes hommes changer les maximes selon les coteries, molinistes dans l’une, jansénistes dans l’autre, vils courtisans chez un ministre, frondeurs mutins chez un mécontent ; quand je vois un homme doré décrier le luxe, un financier les impôts, un prélat le déreglement, quand j’entends une femme de la cour parler de modestie, un grand seigneur de vertu, un auteur de simplicité, un abbé de religion & que ces absurdités ne choquent personne, ne dois-je pas conclure à l’instant qu’on ne se soucie pas plus ici d’entendre la vérité que de la dire & que, loin de vouloir persuader les autres quand on leur parle, on ne cherche pas même à leur faire penser qu’on croit ce qu’on leur dit ?

Mais c’est assez plaisanter avec la cousine. Je laisse un ton qui nous est étrange à tous trois & j’espere que tu ne me verras pas plus prendre le goût de la satire que celui du bel esprit. C’est à toi, Julie, qu’il faut à présent répondre ; car je sais distinguer la critique badine des reproches sérieux.