Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/411

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ces parties sont difficiles à former ; de dix qu’on en projette, il en manque neuf ; le désir d’aller au spectacle les fait lier, l’ennui d’y aller ensemble les fait rompre. Je crois que les femmes pourroient abroger aisément cet usage inepte ; car où est la raison de ne pouvoir se montrer seule en public ? Mais c’est peut-être ce défaut de raison qui le conserve. Il est bon de tourner autant qu’on peut les bienséances sur des choses où il seroit inutile d’en manquer. Que gagneroit une femme au droit d’aller sans compagne à l’Opéra ? Ne vaut-il pas mieux réserver ce droit pour recevoir en particulier ses amis ?

Il est sûr que mille liaisons secretes doivent être le fruit de leur maniere de vivre éparses & isolées parmi tant d’hommes. Tout le monde en convient aujourd’hui & l’expérience a détruit l’absurde maxime de vaincre les tentations en les multipliant. On ne dit donc plus que cet usage est plus honnête, mais qu’il est plus agréable, & c’est ce que je ne crois pas plus vrai ; car quel amour peut régner où la pudeur est en dérision, & quel charme peut avoir une vie privée à la fois d’amour & d’honnêteté ? Aussi comme le grand fléau de tous ces gens si dissipés est l’ennui, les femmes se soucient-elles moins d’être aimées qu’amusées, la galanterie & les soins valent mieux que l’amour auprès d’elles, & pourvu qu’on soit assidu, peu leur importe qu’on soit passionné. Les mots même d’amour & d’amant sont bannis de l’intime société des deux sexes & relégués avec ceux de chaîne & de flamme dans les Romans qu’on ne lit plus.