Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/471

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


appris comment il faut immoler le bonheur au devoir ; elle m’en a trop courageusement donné l’exemple, pour qu’au moins une fois je ne sache pas l’imiter. Si mon sang suffisoit pour guérir vos peines, je le verserois en silence & me plaindrois de ne vous donner qu’une si foible preuve de mon zele : mais briser le plus doux, le plus sacré lien qui jamais ait uni deux cœurs, ah ! c’est un effort que l’univers entier ne m’eût pas fait faire, & qu’il n’appartenoit qu’à vous d’obtenir !

Oui, je promets de vivre loin d’elle aussi long-tems que vous l’exigerez ; je m’abstiendrai de la voir & de lui écrire, j’en jure par vos jours précieux, si nécessaires à la conservation des siens. Je me soumets, non sans effroi, mais sans murmure à tout ce que vous daignerez ordonner d’elle & de moi. Je dirai beaucoup plus encore ; son bonheur peut me consoler de ma misere, & je mourrai content si vous lui donnez un époux digne d’elle. Ah ! qu’on le trouve, & qu’il m’ose dire, je saurai mieux l’aimer que toi ! Madame, il aura vainement tout ce qui me manque ; s’il n’a mon cœur, il n’aura rien pour Julie : mais je n’ai que ce cœur honnête & tendre. Hélas ! je n’ai rien non plus. L’amour qui rapproche tout n’éleve point la personne ; il n’éleve que les sentimens. Ah ! si j’eusse osé n’écouter que les miens pour vous, combien de fois en vous parlant ma bouche eût prononcé le doux nom de mere !

Daignez vous confier à des sermens qui ne seront point vains, & à un homme qui n’est point trompeur. Si je pus un jour abuser de votre estime, je m’abusai le premier moi-même.