Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/536

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prodige votre opiniâtre image m’avoit pu laisser si long-tems en paix avec tant de sujets de me la rappeler ; je me serois défiée de l’indifférence, & de l’oubli, comme d’un état trompeur qui m’étoit trop peu naturel pour être durable. Cette illusion n’étoit guere à craindre ; je sentis que je vous aimois autant, & plus peut-être que je n’avois jamais fait ; mais je le sentis sans rougir. Je vis que je n’avois pas besoin pour penser à vous d’oublier que j’étois la femme d’un autre. En me disant combien vous m’étiez cher, mon cœur étoit ému, mais ma conscience, & mes sens étoient tranquilles ; & je connus des ce moment que j’étois réellement changée. Quel torrent de pure joie vint alors inonder mon ame ! Quel sentiment de paix, effacé depuis si longtemps, vint ranimer ce cœur flétri par l’ignominie, & répandre dans tout mon être une sérénité nouvelle ! Je cru me sentir renaître ; je crus recommencer une autre vie. Douce, & consolante vertu, je la recommence pour toi ; c’est toi qui me la rendras chére ; c’est à toi que je la veux consacrer. Ah ! j’ai trop appris ce qu’il en coûte à te perdre, pour t’abandonner une seconde fois !

Dans le ravissement d’un changement si grand, si prompt, si inespéré, j’osai considérer l’état où j’étois la veille ; je frémis de l’indigne abaissement où m’avoit réduit l’oubli de moi-même, & de tous les dangers que j’avois courus depuis mon premier égarement. Quelle heureuse révolution me venoit de montrer l’horreur du crime qui m’avoit tentée, & réveilloit en moi le goût de la sagesse ! Par quel rare bonheur avois-je été plus fidele à l’amour qu’à l’honneur qui me fut