Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/537

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si cher ? Par quelle faveur du sort votre inconstance ou la mienne ne m’avoit-elle point livrée de nouvelles inclinations ? Comment eussé-je opposé à un autre amant une résistance que le premier avoit déjà vaincue, & une honte accoutumée à céder aux désirs ? Aurois-je plus respecté les droits d’un amour éteint que je n’avois respecté ceux de la vertu, jouissant encore de tout leur empire ? Quelle sûreté avois-je eue de n’aimer que vous seul au monde si ce n’est un sentiment intérieur que croient avoir tous les amants, qui se jurent une constance éternelle, & se parjurent innocemment toutes les fois qu’il plaît au Ciel de changer leur cœur ? Chaque défaite eût ainsi préparé la suivante ; l’habitude du vice en eût effacé l’horreur à mes yeux. Entraînée du déshonneur à l’infamie sans trouver de prise pour m’arrêter, d’une amante abusée je devenois une fille perdue, l’opprobre de mon sexe, & le désespoir de ma famille. Qui m’a garantie d’un effet si naturel de ma premiere faute ? Qui m’a retenue apres le premier pas ? Qui m’a conservé ma réputation, & l’estime de ceux qui me sont chers ? Qui m’a mise sous la sauvegarde d’un époux vertueux, sage, aimable par son caractere, & même par sa personne, & rempli pour moi d’un respect, & d’un attachement si peu mérités ? Qui me permet enfin d’aspirer encore au titre d’honnête femme, & me rend le courage d’en être digne ? Je le vois, je le sens ; la main secourable qui m’a conduite à travers les ténebres est celle qui leve à mes yeux le voile de l’erreur, & me rend à moi malgré moi-même. La voix secrete qui ne cessoit de murmurer au fond de mon cœurs’éleve, & tonne avec plus de force au moment où j’étois prête à périr.