Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/116

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gens qui n’y portent pas le désir secret de troubler cet ordre. Mais la servitude & l’honnêteté sont-elles si compatibles qu’on doive espérer de trouver des domestiques honnêtes gens ? Non, milord ; pour les avoir il ne faut pas les chercher, il faut les faire ; & il n’y a qu’un homme de bien qui sache l’art d’en former d’autres. Un hypocrite a beau vouloir prendre le ton de la vertu, il n’en peut inspirer le goût à personne ; & s’il savoit la rendre aimable, il l’aimeroit lui-même. Que servent de froides leçons démenties par un exemple continuel, si ce n’est à faire penser que celui qui les donne se joue de la crédulité d’autrui ? Que ceux qui nous exhortent à faire ce qu’ils disent & non ce qu’ils font, disent une grand absurdité ! Qui ne fait pas ce qu’il dit ne le dit jamais bien, car le langage du cœur, qui touche & persuade, y manque. J’ai quelquefois entendu de ces conversations grossierement apprêtées qu’on tient devant les domestiques comme devant les enfans pour leur faire des leçons indirectes. Loin de juger qu’ils en fussent un instant les dupes, je les ai toujours vus sourire en secret de l’ineptie du maître qui les prenoit pour des sots, en débitant lourdement devant eux des maximes qu’ils savoient bien n’être pas les siennes.

Toutes ces vaines subtilités sont ignorées dans cette maison & le grand art des maîtres pour rendre leurs domestiques tels qu’ils les veulent est de se montrer à eux tels qu’ils sont. Leur conduite est toujours franche & ouverte, parce qu’ils n’ont pas peur que leurs actions démentent leurs discours. Comme ils n’ont point par eux-mêmes une morale