Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/135

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à grands frais, de l’ennui à quiconque voudra jouir de leur ouvrage. Un faux goût de grandeur qui n’est point fait pour l’homme empoisonne ses plaisirs. L’air grand est toujours triste ; il fait songer aux miseres de celui qui l’affecte. Au milieu de ses parterres & de ses grandes allées, son petit individu ne s’agrandit point : un arbre de vingt pieds le couvre comme un de soixante [1] ; il n’occupe jamais que ses trois pieds d’espace & se perd comme un ciron dans ses immenses possessions.

Il y a un autre goût directement opposé à celui-là & plus ridicule encore, en ce qu’il ne laisse pas même jouir de la promenade pour laquelle les jardins sont faits.J’entends, lui dis-je ; c’est celui de ces petits curieux, de ces petits fleuristes qui se pâment à l’aspect d’une renoncule & se prosternent devant des tulipes. Là-dessus, je leur racontai, milord, ce qui m’étoit arrivé autrefois à Londres dans ce jardin de fleurs où nous fûmes introduits avec tant d’appareil & où nous vîmes briller si pompeusement tous les trésors de la Hollande sur quatre couches de fumier. Je n’oubliai pas la cérémonie du parasol & de la petite baguette dont on m’honora, moi indigne, ainsi que les autres spectateurs. Je leur confessai humblement

  1. Il devoit bien s’étendre un peu sur le mauvais goût d’élaguer ridiculement les arbres, pour les élancer dans les nues, en leur ôtant leurs belles têtes, leurs ombrages, en épuisant leur seve & les empêchant de profiter. Cette méthode, il est vrai, donne du bois aux jardiniers : mais elle en ôte au pays, qui n’en a pas déjà trop. On croiroit que la nature es faite en France autrement que dans tout le reste du monde, tant on y prend soin de la défigurer. Les parcs n’y plantés que de longues perches ; ce sont des forêts de mâts ou de mais. & l’on s’y promene au milieu des bois sans trouver d’ombre.