Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/144

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que je me serois méprisé de souiller d’un seul soupir un aussi ravissant tableau d’innocence & d’honnêteté ! Je repassois dans ma mémoire les discours qu’elle m’avoit tenus en sortant, puis, remontant avec elle dans un avenir qu’elle contemple avec tant de charmes, je voyois cette tendre mere essuyer la sueur du front de ses enfans, baiser leurs joues enflammées & livrer ce cœur fait pour aimer au plus doux sentiment de la nature. Il n’y avoit pas jusqu’à ce nom d’Elysée qui ne rectifiât en moi les écarts de l’imagination & ne portât dans mon ame un calme préférable au trouble des passions les plus séduisantes. Il me peignoit en quelque sorte l’intérieur de celle qui l’avoit trouvé ; je pensois qu’avec une conscience agitée on n’auroit jamais choisi ce nom-là. Je me disais : La paix regne au fond de son cœur comme dans l’asile qu’elle a nommé.

Je m’étois promis une rêverie agréable ; j’ai rêvé plus agréablement que je ne m’y étois attendu. J’ai passé dans l’Elysée deux heures auxquelles je ne préfere aucun tems de ma vie. En voyant avec quel charme & quelle rapidité elles s’étoient écoulées, j’ai trouvé qu’il y a dans la méditation des pensées honnêtes une sorte de bien-être que les méchans n’ont jamais connu ; c’est celui de se plaire avec soi-même. Si l’on y songeoit sans prévention, je ne sais quel autre plaisir on pourroit égaler à celui-là. Je sens au moins que quiconque aime autant que moi la solitude doit craindre de s’y préparer des tourments. Peut-être tirerait-on des mêmes principes la clef des faux jugemens des hommes sur les avantages du vice & sur ceux de la vertu ;