Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/147

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Que ce préambule ne t’alarme pas. Je serois indigne de ton amitié, si j’avois encore à la consulter sur des sujets graves. Le crime fut toujours étranger à mon cœur & j’ose l’en croire plus éloigné que jamais. Ecoute-moi donc paisiblement, ma cousine & crois que je n’aurai jamais besoin de conseil sur des doutes que la seule honnêteté peut résoudre.

Depuis six ans que je vis avec M. de Wolmar dans la plus parfaite union qui puisse régner entre deux époux, tu sais qu’il ne m’a jamais parlé ni de sa famille ni de sa personne & que, l’ayant reçu d’un pere aussi jaloux du bonheur de sa fille que de l’honneur de sa maison, je n’ai point marqué d’empressement pour en savoir sur son compte plus qu’il ne jugeoit à propos de m’en dire. Contente de lui devoir, avec la vie de celui qui me l’a donnée, mon honneur, mon repos, ma raison, mes enfans & tout ce qui peut me rendre quelque prix à mes proprès yeux, j’étois bien assurée que ce que j’ignorois de lui ne démentoit point ce qui m’étoit connu ; & je n’avois pas besoin d’en savoir davantage pour l’aimer, l’estimer, l’honorer autant qu’il étoit possible.

Ce matin, en déjeunant, il nous a proposé un tour de promenade avant la chaleur ; puis, sous prétexte de ne pas courir, disait-il, la campagne en robe de chambre, il nous a menés dans les bosquets & précisément, ma chére, dans ce même bosquet où commencerent tous les malheurs de ma vie. En approchant de ce lieu fatal, je me suis senti un affreux battement de cœur ; & j’aurois refusé d’entrer si la honte ne m’eût retenue & si le souvenir d’un mot qui fut dit l’autre