Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/163

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y penses-tu ? Compare aussi les conditions & souviens-toi que je te reprochois alors ta confiance, comme je te reproche aujourd’hui ta frayeur.

Tu t’abuses, ma chére enfant ; on ne se donne point ainsi le change à soi-même : si l’on peut s’étourdir sur son état en n’y pensant point, on le voit tel qu’il est sitôt qu’on veut s’en occuper & l’on ne se déguise pas plus ses vertus que ses vices. Ta douceur, ta dévotion t’ont donné du penchant à l’humilité. Défie-toi de cette dangereuse vertu qui ne fait qu’animer l’amour-propre en le concentrant & crois que la noble franchise d’une ame droite est préférable à l’orgueil des humbles. S’il faut de la tempérance dans la sagesse, il en faut aussi dans les précautions qu’elle inspire, de peur que des soins ignominieux à la vertu n’avilissent l’ame & n’y réalisent un danger chimérique à force de nous en alarmer. Ne vois-tu pas qu’après s’être relevé d’une chute, il faut se tenir debout & que s’incliner du côté opposé à celui où l’on est tombé, c’est le moyen de tomber encore ? Cousine, tu fus amante comme Héloise, te voilà dévote comme elle ; plaise à Dieu que ce soit avec plus de succès ! En vérité, si je connoissois moins ta timidité naturelle, tes erreurs seroient capables de m’effrayer à mon tour & si j’étois aussi scrupuleuse, à force de craindre pour toi, tu me ferois trembler pour moi-même.

Penses-y mieux, mon aimable amie ; toi dont la morale est aussi facile & douce qu’elle est honnête & pure, ne mets-tu point une âpreté trop rude & qui sort de ton caractere dans tes maximes sur la séparation des sexes. Je conviens avec toi qu’ils ne doivent pas vivre ensemble ni d’une même maniere ;