Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/175

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l’amour : mais pour le coup je tiens de quoi vous humilier. J’ai fait une découverte que ni vous ni femme au monde, avec toute la subtilité qu’on prête à votre sexe, n’eussiez jamais faite, dont pourtant vous sentirez peut-être l’évidence au premier instant & que vous tiendrez au moins pour démontrée quand j’aurai pu vous expliquer sur quoi je la fonde. De vous dire que mes jeunes gens sont plus amoureux que jamais, ce n’est pas sans doute une merveille à vous apprendre. De vous assurer au contraire qu’ils sont parfaitement guéris, vous savez ce que peuvent la raison, la vertu ; ce n’est pas là non plus leur plus grand miracle. Mais que ces deux opposés soient vrais en même tems ; qu’ils brûlent plus ardemment que jamais l’un pour l’autre & qu’il ne regne plus entre eux qu’un honnête attachement ; qu’ils soient toujours amants & ne soient plus qu’amis ; c’est, je pense, à quoi vous vous attendez moins, ce que vous aurez plus de peine à comprendre & ce qui est pourtant selon l’exacte vérité.

Telle est l’énigme que forment les contradictions fréquentes que vous avez dû remarquer en eux, soit dans leurs discours, soit dans leurs lettres. Ce que vous avez écrit à Julie au sujet du portrait a servi plus que tout le reste à m’en éclaircir le mystere ; & je vois qu’ils sont toujours de bonne foi, même en se démentant sans cesse. Quand je dis eux, c’est sur-tout le jeune homme que j’entends ; car pour votre amie, on n’en peut parler que par conjecture ; un voile de sagesse & d’honnêteté fait tant de replis autour de son cœur, qu’il n’est plus possible à l’œil humain d’y pénétrer, pas même au sien propre.