Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/189

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arrivâmes. Ce lieu solitaire formoit un réduit sauvage & désert, mais plein de ces sortes de beautés qui ne plaisent qu’aux ames sensibles & paraissent horribles aux autres. Un torrent formé par la fonte des neiges rouloit à vingt pas de nous une eau bourbeuse, charrioit avec bruit du limon, du sable & des pierres. Derriere nous une chaîne de roches inaccessibles séparoit l’esplanade où nous étions de cette partie des Alpes qu’on nomme les Glacieres, parce que d’énormes sommets de glaces qui s’accroissent incessamment les couvrent depuis le commencement du monde [1]. Des forêts de noirs sapins nous ombrageoient tristement à droite. Un grand bois de chênes étoit à gauche au delà du torrent ; & au-dessous de nous cette immense plaine d’eau que le lac forme au sein des Alpes nous séparoit des riches côtes du pays de Vaud, dont la cime du majestueux Jura couronnoit le tableau.

Au milieu de ces grands & superbes objets, le petit terrain où nous étions étaloit les charmes d’un séjour riant, & champêtre ; quelques ruisseaux filtroient à travers les rochers & rouloient sur la verdure en filets de cristal ; quelques arbres fruitiers sauvages penchoient leurs têtes sur les nôtres ; la terre humide & fraîche étoit couverte d’herbe & de fleurs. En comparant un si doux séjour aux objets qui l’environnaient, il sembloit que ce lieu désert dût être

  1. Ces montagnes sont si hautes qu’une demi-heure après le soleil couché, leurs sommets sont encore éclairés de ses rayons, dont le rouge forme sur ces cimes blanches une belle couleur de rose qu’on apperçoit de sort loin.