Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/190

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l’asile de deux amans échappés seuls au bouleversement de la nature.

Quand nous eûmes atteint ce réduit & que je l’eus quelque tems contemplé : Quoi ! dis-je à Julie en la regardant avec un œil humide, votre cœur ne vous dit-il rien ici & ne sentez-vous point quelque émotion secrete à l’aspect d’un lieu si plein de vous ? Alors, sans attendre sa réponse, je la conduisis vers le rocher & lui montrai son chiffre gravé dans mille endroits & plusieurs vers de Pétrarque ou du Tasse relatifs à la situation où j’étois en les traçant. En les revoyant moi-même après si long-tems, j’éprouvai combien la présence des objets peut ranimer puissamment les sentimens violens dont on fut agité près d’eux. Je lui dis avec un peu de véhémence : Ô Julie, éternel charme de mon cœur ! Voici les lieux où soupira jadis pour toi le plus fidele amant du monde. Voici le séjour où ta chére image faisoit son bonheur & préparoit celui qu’il reçut enfin de toi-même. On n’y voyoit alors ni ces fruits ni ces ombrages ; la verdure & les fleurs ne tapissoient point ces compartiments, le cours de ces ruisseaux n’en formoit point les divisions ; ces oiseaux n’y faisoient point entendre leurs ramages ; le vorace épervier, le corbeau funebre & l’aigle terrible des Alpes, faisoient seuls retentir de leurs cris ces cavernes ; d’immenses glaces pendoient à tous ces rochers ; des festons de neige étoient le seul ornement de ces arbres ; tout respiroit ici les rigueurs de l’hiver & l’horreur des frimas ; les feux seuls de mon cœur me rendoient ce lieu supportable & les jours entiers s’y passoient à penser à toi.