Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/191

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Voilà la pierre où je m’asseyois pour contempler au loin ton heureux séjour ; sur celle-ci fut écrite la lettre qui toucha ton cœur ; ces cailloux tranchans me servoient de burin pour graver ton chiffre ; ici je passai le torrent glacé pour reprendre une de tes lettres qu’emportoit un tourbillon ; là je vins relire & baiser mille fois la derniere que tu m’écrivis ; voilà le bord où d’un œil avide & sombre je mesurois la profondeur de ces abîmes ; enfin ce fut ici qu’avant mon triste départ je vins te pleurer mourante & jurer de ne te pas survivre. Fille trop constamment aimée, ô toi pour qui j’étois né ! Faut-il me retrouver avec toi dans les mêmes lieux & regretter le tems que j’y passois à gémir de ton absence ?… J’allois continuer ; mais Julie, qui, me voyant approcher du bord, s’étoit effrayée & m’avoit saisi la main, la serra sans mot dire en me regardant avec tendresse & retenant avec peine un soupir ; puis tout à coup détournant la vue, & me tirant par le bras : Allons-nous-en, mon ami, me dit-elle d’une voix émue ; l’air de ce lieu n’est pas bon pour moi. Je partis avec elle en gémissant, mais sans lui répondre & je quittai pour jamais ce triste réduit comme j’aurois quitté Julie elle-même.

Revenus lentement au port après quelques détours, nous nous séparâmes. Elle voulut rester seule & je continuai de me promener sans trop savoir où j’allais. À mon retour, le bateau n’étant pas encore prêt ni l’eau tranquille, nous soupâmes tristement, les yeux baissés, l’air rêveur, mangeant peu & parlant encore moins. après le souper, nous fûmes nous asseoir sur la greve en attendant le moment du départ.