Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/192

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Insensiblement la lune se leva, l’eau devint plus calme & Julie me proposa de partir. Je lui donnai la main pour entrer dans le bateau ; & en m’asseyant à côté d’elle, je ne songeai plus à quitter sa main. Nous gardions un profond silence. Le bruit égal & mesuré des rames m’excitoit à rêver. Le chant assez gai des bécassines [1] me retraçant les plaisirs d’un autre âge, au lieu de m’égayer, m’attristait. Peu à peu je sentis augmenter la mélancolie dont j’étois accablé. Un Ciel serein, les doux rayons de la lune, le frémissement argenté dont l’eau brilloit autour de nous, le concours des plus agréables sensations, la présence même de cet objet chéri, rien ne put détourner de mon cœur mille réflexions douloureuses.

Je commençai par me rappeler une promenade semblable faite autrefois avec elle durant le charme de nos premieres amours. Tous les sentimens délicieux qui remplissoient alors mon ame s’y retracerent pour l’affliger ; tous les événemens de notre jeunesse, nos études, nos entretiens, nos lettres, nos rendez-vous, nos plaisirs,

E tanta-fede, e si dolci memorie,
E si lungo costume ! [2]


ces foules de petits objets qui m’offroient l’image de mon bonheur passé, tout revenait, pour augmenter ma misere

  1. (6) La Bécassine du lac Geneve n’est point l’oiseau qu’on appelle en France du même nom. Le chant plus vif & plus animé de la nôtre donne au lac, durant les nuits d’été, un air de vie & de fraicheur qui nd ses rives encore plus charmantes.
  2. (a) Et cette foi si pur & ces doux souvent & cette longue familiarité !