Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/193

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présente, prendre place en mon souvenir. C’en est fait, disois-je en moi-même, ces tems, ces tems heureux ne sont plus ; ils ont disparu pour jamais. Hélas ! ils ne reviendront plus ; & nous vivons & nous sommes ensemble & nos cœurs sont toujours unis ! Il me sembloit que j’aurois porté plus patiemment sa mort ou son absence & que j’avois moins souffert tout le tems que j’avois passé loin d’elle. Quand je gémissois dans l’éloignement, l’espoir de la revoir soulageoit mon cœur ; je me flattois qu’un instant de sa présence effaceroit toutes mes peines ; j’envisageois au moins dans les possibles un état moins cruel que le mien. Mais se trouver auprès d’elle ; mais la voir, la toucher, lui parler, l’aimer, l’adorer &, presque en la possédant encore, la sentir perdue à jamais pour moi ; voilà ce qui me jettoit dans des accès de fureur & de rage qui m’agiterent par degrés jusqu’au désespoir. Bientôt je commençai de rouler dans mon esprit des projets funestes & dans un transport dont je frémis en y pensant, je fus violemment tenté de la précipiter avec moi dans les flots & d’y finir dans ses bras ma vie & mes longs tourmens. Cette horrible tentation devint à la fin si forte que je fus obligé de quitter brusquement sa main pour passer à la pointe du bateau.

Là mes vives agitations commencerent à prendre un autre cours ; un sentiment plus doux s’insinua peu-à-peu dans mon ame, l’attendrissement surmonta le désespoir ; je me mis à verser des torrens de larmes & cet état comparé à celui dont je sortois n’étoit pas sans quelques plaisir. Je pleurai fortement, long-tems & fus soulagé. Quand je me