Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/194

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trouvai bien remis, je revins auprès de Julie ; je repris sa main. Elle tenoit son mouchoir ; je le sentis fort mouillé. Ah ! lui dis-je tout bas, je vois que nos cœurs n’ont jamais cessé de s’entendre ! Il est vrai, dit-elle d’une voix altérée ; mais que ce soit la derniere fois qu’ils auront parlé sur ce ton. Nous recommençâmes alors à causer tranquillement & au bout d’une heure de navigation nous arrivâmes sans autre accident. Quand nous fûmes rentrés j’appercus à la lumiere qu’elle avoit les yeux rouges & fort gonflés ; elle ne dut pas trouver les miens en meilleur état. Après les fatigues de cette journée, elle avoit grand besoin de repos ; elle se retira & je fus me coucher.

Voilà, mon ami, le détail du jour de ma vie où, sans exception, j’ai senti les émotions les plus vives. J’espere qu’elles seront la crise qui me rendra tout-à-fait à moi. Au reste, je vous dirai que cette aventure m’a plus convaincu que tous les argumens de la liberté de l’homme & du mérite de la vertu. Combien de gens sont foiblement tentés & succombent ! Pour Julie, mes yeux le virent & mon cœur le sentit : elle soutint ce jour là le plus grand combat qu’âme humaine ait pu soutenir ; elle vainquit pourtant : mais qu’ai-je fait pour rester si loin d’elle ? Ô Edouard ! quand séduit par ta maîtresse tu sçus triompher à la fois de tes désirs & des siens, n’étais-tu qu’un homme ? Sans toi, j’étois perdu, peut-être. Cent fois dans ce jour périlleux le souvenir de ta vertu m’a rendu la mienne.

Fin de la quatrieme Partie.