Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/207

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rien de ce qui peut contribuer au bien-être d’une personne sensée ; mais elle appelle ainsi tout ce qui ne sert qu’à briller aux yeux d’autrui, de sorte qu’on trouve dans sa maison le luxe de plaisir & de sensualité sans rafinement ni mollesse. Quant au luxe de magnificence & de vanité, on n’y en voit que ce qu’elle n’a pu refuser au goût de son pere ; encore y reconnoît-on toujours le sien, qui consiste à donner moins de lustre & d’éclat que d’élégance & de grace aux choses. Quand je lui parle des moyens qu’on invente journellement à Paris ou à Londres pour suspendre plus doucement les carrosses, elle approuve assez cela ; mais quand je lui dis jusqu’à quel prix on a poussé les vernis, elle ne comprend plus & me demande toujours si ces beaux vernis rendent les carrosses plus commodes ? Elle ne doute pas que je n’exagere beaucoup sur les peintures scandaleuses dont on orne à grands frais ces voitures au lieu des armes qu’on y mettoit autrefois, comme s’il étoit plus beau de s’annoncer aux passans pour un homme de mauvaises mœurs que pour un homme de qualité ! Ce qui l’a sur-tout révoltée a été d’apprendre que les femmes avoient introduit ou soutenu cet usage & que leurs carrosses ne se distinguoient de ceux des hommes que par des tableaux un peu plus lascifs. J’ai été forcé de lui citer là-dessus un mot de votre illustre ami qu’elle a bien de la peine à digérer. J’étois chez lui un jour qu’on lui montroit un vis-à-vis de cette espece. À peine eut-il jetté les yeux sur les panneaux, qu’il partit en disant au maître : montrez ce carrosse à des femmes de la cour ; un honnête homme n’oseroit s’en servir.