Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/228

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sur les cœurs l’empire du goût en faisant de rien quelque chose. Le jour qu’elle attendoit son mari de retour, elle retrouva l’art d’animer ses grâces naturelles sans les couvrir ; elle étoit éblouissante en sortant de sa toilette ; je trouvai qu’elle ne savoit pas moins effacer la plus brillante parure qu’orner la plus simple ; & je me dis avec dépit, en pénétrant l’objet de ses soins : En fit-elle jamais autant pour l’amour ?

Ce goût de parure s’étend de la maîtresse de la maison à tout ce qui la compose. Le maître, les enfans, les domestiques, les chevaux, les bâtiments, les jardins, les meubles, tout est tenu avec un soin qui marque qu’on n’est pas au-dessous de la magnificence, mais qu’on la dédaigne. Ou plutôt la magnificence y est en effet, s’il est vrai qu’elle consiste moins dans la richesse de certaines choses que dans un bel ordre du tout qui marque le concert des parties & l’unité d’intention de l’ordonnateur [1]. Pour moi, je trouve au moins que c’est une idée plus grande & plus noble de voir dans une maison simple & modeste un petit nombre de gens heureux d’un bonheur commun, que de voir

  1. Cela me paroit incontestable. Il y a de la magnificence dans la symétrie d’un grand Palais ; il n’y en a point dans une foule de maisons confusément entassées. Il y a de la magnificence dans l’uniforme d’un Régiment en bataille ; il n’y en a point dans le peuple qui le regarde, quoiqu’il ne s’y trouve peut-être point un seul homme dont l’habit en particulier ne vaille que celui d’un soldat. En un mot, la véritable magnificence n’est l’ordre rendu sensible dans le grand ; ce qui fait que de tous les spectacles imaginables, le plus magnifique est celui de la nature.