Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/229

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


régner dans un palais la discorde & le trouble & chacun de ceux qui l’habitent chercher sa fortune & son bonheur dans la ruine d’un autre & dans le désordre général. La maison bien réglée est une & forme un tout agréable à voir : dans le palais on ne trouve qu’un assemblage confus de divers objets dont la liaison n’est qu’apparente. Au premier coup d’œil on croit voir une fin commune ; en y regardant mieux on est bientôt détrompé.

À ne consulter que l’impression la plus naturelle, il sembleroit que, pour dédaigner l’éclat & le luxe, on a moins besoin de modération que de goût. La symétrie & la régularité plaît à tous les yeux. L’image du bien-être & de la félicité touche le cœur humain qui en est avide ; mais un vain appareil qui ne se rapporte ni à l’ordre ni au bonheur & n’a pour objet que de frapper les yeux, quelle idée favorable à celui qui l’étale peut-il exciter dans l’esprit du spectateur ? L’idée du goût ? Le goût ne paraît-il pas cent fois mieux dans les choses simples que dans celles qui sont offusquées de richesse ? L’idée de la commodité ? Y a-t-il rien de plus incommode que le faste [1] ? L’idée de la grandeur ? C’est précisément le contraire. Quand je vois qu’on a voulu faire un grand palais, je me demande aussi-tôt pourquoi ce palais n’est pas plus grand. Pourquoi celui

  1. Le bruit des gens d’une maison trouble incessamment le repos du maitre ; il ne peut rien cacher a tant d’Argus. La foule de ses creanciers lui fait payer cher celle de ses admirateurs. Ses appartemens sont si superbes qu’il est forcé de coucher dans un bouge pour être a son aise & son singe est quelquefois mieux logé que lui. S’il veut diner, il dépend de son cuisinier & jamais de sa faim ; s’il veut sortir,