Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/248

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


ces petites leçons, qui se prenoient & se donnoient sans beaucoup de soin, mais aussi sans la moindre gêne, le cadet comptoit furtivement des onchets de buis qu’il avoit cachés sous le livre.

Madame de Wolmar brodoit pres de la fenêtre vis-à-vis des enfans ; nous étions, son mari & moi, encore autour de la table à thé, lisant la gazette, à laquelle elle prêtoit assez peu d’attention. Mais à l’article de la maladie du roi de France & de l’attachement singulier de son peuple, qui n’eut jamais d’égal que celui des Romains pour Germanicus, elle a fait quelques réflexions sur le bon naturel de cette nation douce & bienveillante, que toutes haissent & qui n’en hait aucune, ajoutant qu’elle n’envioit du rang suprême que le plaisir de s’y faire aimer. N’enviez rien, lui a dit son mari d’un ton qu’il m’eût dû laisser prendre ; il y a long-tems que nous sommes tous vos sujets. À ce mot, son ouvrage est tombé de ses mains ; elle a tourné la tête & jetté sur son digne époux un regard si touchant, si tendre, que j’en ai tressailli moi-même. Elle n’a rien dit : qu’eût-elle dit qui valût ce regard ? Nos yeux se sont aussi rencontrés. J’ai senti, à la maniere dont son mari m’a serré la main, que la même émotion nous gagnoit tous trois & que la douce influence de cette ame expansive agissoit autour d’elle & triomphoit de l’insensibilité même.

C’est dans ces dispositions qu’a commencé le silence dont je vous parlais : vous pouvez juger qu’il n’étoit pas de froideur & d’ennui. Il n’étoit interrompu que par le petit manege des enfans ; encore, aussi-tôt que nous avons cessé de