Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/26

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


se montrât un peu froid à consentir. Il me fit là-dessus une réponse que j’ai retenue & que tu dois bien retenir ; car je doute que depuis qu’il y a des maris au monde aucun d’eux en ait fait une pareille. La voici " Petite cousine, je connois Julie… je la connois bien… mieux qu’elle ne croit, peut-être. Son cœur est trop honnête pour qu’on doive résister à rien de ce qu’elle désire & trop sensible pour qu’on le puisse sans l’affliger. Depuis cinq ans que nous sommes unis, je ne crois pas qu’elle ait reçu de moi le moindre chagrin ; j’espere mourir sans lui en avoir jamais fait aucun." Cousine, songes-y bien : voilà quel est le mari dont tu médites sans cesse de troubler indiscretement le repos.

Pour moi, j’eus moins de délicatesse, ou plus de confiance en ta douceur ; & j’éloignai si naturellement les discours auxquels ton cœur te ramenoit souvent, que ne pouvant taxer le mien de s’attiédir pour toi, tu t’allas mettre dans la tête que j’attendois de secondes noces & que je t’aimois mieux que toute autre chose, hormis un mari. Car, vois-tu, ma pauvre enfant, tu n’as pas un secret mouvement qui m’échappe. Je te devine, je te pénetre ; je perce jusqu’au plus profond de ton ame & c’est pour cela que je t’ai toujours adorée. Ce soupçon, qui te faisoit si heureusement prendre le change, m’a paru excellent à nourrir. Je me suis mise à faire la veuve coquette assez bien pour t’y tromper toi-même. C’est un rôle pour lequel le talent me manque moins que l’inclination. J’ai adroitement employé cet air agaçant que je ne sais pas mal prendre & avec