Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/269

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point en état d’entendre, ils attribuent au caprice la conduite la plus prudente, sitôt qu’elle est au-dessus de leur portée. En un mot, le seul moyen de les rendre dociles à la raison n’est pas de raisonner avec eux, mais de les bien convaincre que la raison est au-dessus de leur âge : car alors ils la supposent du côté où elle doit être, à moins qu’on ne leur donne un juste sujet de penser autrement. Ils savent bien qu’on ne veut pas les tourmenter quand ils sont sûrs qu’on les aime ; & les enfans se trompent rarement là-dessus. Quand donc je refuse quelque chose aux miens, je n’argumente point avec eux, je ne leur dis point pourquoi je ne veux pas, mais je fois en sorte qu’ils le voient, autant qu’il est possible & quelquefois après coup. De cette maniere ils s’accoutument à comprendre que jamais je ne les refuse sans en avoir une bonne raison, quoiqu’ils ne l’aperçoivent pas toujours.

Fondée sur le même principe, je ne souffrirai pas non plus que mes enfans se mêlent dans la conversation des gens raisonnables & s’imaginent sottement y tenir leur rang comme les autres, quand on y souffre leur babil indiscret. Je veux qu’ils répondent modestement & en peu de mots quand on les interroge, sans jamais parler de leur chef & sur-tout sans qu’ils s’ingerent à questionner hors de propos les gens plus âgés qu’eux auxquels ils doivent du respect.

En vérité, Julie, dis-je en l’interrompant, voilà bien de la rigueur pour une mere aussi tendre ! Pythagore n’étoit pas plus sévere à ses disciples que vous l’êtes aux vôtres.