Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/270

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Non seulement vous ne les traitez pas en hommes, mais on diroit que vous craignez de les voir cesser trop tôt d’être enfans. Quel moyen plus agréable & plus sûr peuvent-ils avoir de s’instruire que d’interroger sur les choses qu’ils ignorent les gens plus éclairés qu’eux ? Que penseroient de vos maximes les dames de Paris, qui trouvent que leurs enfans ne jasent jamais assez tôt ni assez longtemps & qui jugent de l’esprit qu’ils auront étant grands par les sottises qu’ils débitent étant jeunes ? Wolmar me dira que cela peut être bon dans un pays où le premier mérite est de bien babiller & où l’on est dispensé de penser pourvu qu’on parle. Mais vous qui voulez faire à vos enfans un sort si doux, comment accorderez-vous tant de bonheur avec tant de contrainte & que devient parmi toute cette gêne la liberté que vous prétendez leur laisser ?

Quoi donc ? a-t-elle repris à l’instant, est-ce gêner leur liberté que de les empêcher d’attenter à la nôtre & ne sauraient-ils être heureux à moins que toute une compagnie en silence n’admire leurs puérilités ? Empêchons leur vanité de naître, ou du moins arrêtons-en les progres ; c’est là vraiment travailler à leur félicité ; car la vanité de l’homme est la source de ses plus grandes peines & il n’y a personne de si parfait & de si fêté, à qui elle ne donne encore plus de chagrins que de plaisir [1].

Que peut penser un enfant de lui-même, quand il voit autour de lui tout un cercle de gens sensés l’écouter,

  1. Si jamais la vanité fit quelque heureux sur la terre, à coup fût ces heureux là n’étoit qu’un sot.