Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/272

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de faire sa cour ne prenoit pas, on joue avec mes enfans comme avec des enfans, non comme avec Polichinelle ; il ne leur vient plus de compere & ils en valent sensiblement mieux depuis qu’on ne les admire plus.

À l’égard des questions, on ne les leur défend pas indistinctement. Je suis la premiere à leur dire de demander doucement en particulier à leur pere ou à moi tout ce qu’ils ont besoin de savoir ; mais je ne souffre pas qu’ils coupent un entretien sérieux pour occuper tout le monde de la premiere impertinence qui leur passe par la tête. L’art d’interroger n’est pas si facile qu’on pense. C’est bien plus l’art des maîtres que des disciples ; il faut avoir déjà beaucoup appris de choses pour savoir demander ce qu’on ne sait pas. Le savant sait & s’enquiert, dit un proverbe indien ; mais l’ignorant ne sait pas même de quoi s’enquérir [1]. Faute de cette science préliminaire, les enfans en liberté ne font presque jamais que des questions ineptes qui ne servent à rien, ou profondes & scabreuses, dont la solution passe leur portée ; & puisqu’il ne faut pas qu’ils sachent tout, il importe qu’ils n’aient pas le droit de tout demander. Voilà pourquoi, généralement parlant, ils s’instruisent mieux par les interrogations qu’on leur fait que par celles qu’ils font eux-mêmes.

Quand cette méthode leur seroit aussi utile qu’on croit, la premiere & la plus importante science qui leur convient n’est-elle pas d’être discrets & modestes ? & y en a-t-il quelque autre qu’ils doivent apprendre au préjudice de celle-là ?

  1. Ce proverbe est tiré de Chardin. Tome 5. Pag. 170. In-12.