Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/276

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qu’on ne parle ; & comme on ne les oblige point de s’occuper de nous, je ne veux pas non plus qu’ils prétendent nous occuper d’eux. Quand ils manquent à de si justes lois, toute leur peine est d’être à l’instant renvoyés & tout mon art, pour que c’en soit une, de faire qu’ils ne se trouvent nulle part aussi bien qu’ici. À cela pres, on ne les assujettit à rien ; on ne les force jamais de rien apprendre ; on ne les ennuie point de vaines corrections ; jamais on ne les reprend ; les seules leçons qu’ils reçoivent sont des leçons de pratique prises dans la simplicité de la nature. Chacun, bien instruit là-dessus, se conforme à mes intentions avec une intelligence & un soin qui ne me laissent rien à désirer & si quelque faute est à craindre, mon assiduité la prévient ou la répare aisément.

Hier, par exemple, l’aîné, ayant ôté un tambour au cadet, l’avoit fait pleurer. Fanchon ne dit rien ; mais une heure après, au moment que le ravisseur en étoit le plus occupé, elle le lui reprit : il la suivoit en le lui redemandant & pleurant à son tour. Elle lui dit : Vous l’avez pris par force à votre frere ; je vous le reprends de même. Qu’avez-vous à dire ? Ne suis-je pas la plus forte ? Puis elle se mit à battre la caisse à son imitation, comme si elle y eût pris beaucoup de plaisir. Jusque-là tout étoit à merveille. Mais quelque tems après elle voulut rendre le tambour au cadet : alors je l’arrêtai ; car ce n’étoit plus la leçon de la nature & de là pouvoit noître un premier germe d’envie entre les deux freres. En perdant le tambour, le cadet supporta la dure loi de la nécessité ; l’aîné sentit son injustice,