Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/284

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passions qu’ils n’ont nulle occasion de sentir, des préjugés que rien ne leur inspire ? Vous voyez qu’aucune erreur ne les gagne, qu’aucun mauvais penchant ne se montre en eux. Leur ignorance n’est point entêtée, leurs desirs ne sont point obstinés ; les inclinations au mal sont prévenues ; la nature est justifiée ; & tout me prouve que les défauts dont nous l’accusons ne sont point son ouvrage, mais le nôtre.

C’est ainsi que, livrés au penchant de leur cœur sans que rien le déguise ou l’altere, nos enfans ne reçoivent point une forme extérieure & artificielle, mais conservent exactement celle de leur caractere originel ; c’est ainsi que ce caractere se développe journellement à nos yeux sans réserve & que nous pouvons étudier les mouvemens de la nature jusque dans leurs principes les plus secrets. Sûrs de n’être jamais ni grondés ni punis, ils ne savent ni mentir ni se cacher ; & dans tout ce qu’ils disent, soit entre eux, soit à nous, ils laissent voir sans contrainte tout ce qu’ils ont au fond de l’âme. Libres de babiller entre eux toute la journée, ils ne songent pas même à se gêner un moment devant moi. Je ne les reprends jamais, ni ne les fais taire, ni ne feins de les écouter & ils diroient les choses du monde les plus blâmables que je ne ferois pas semblant d’en rien savoir : mais, en effet, je les écoute avec la plus grande attention sans qu’ils s’en doutent ; je tiens un registre exact de ce qu’ils font & de ce qu’ils disent ; ce sont les productions naturelles du fonds qu’il faut cultiver. Un propos vicieux dans leur bouche est une herbe étrangere dont le vent apporta la graine : si je la coupe par une réprimande,