Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/285

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bientôt elle repoussera ; au lieu de cela, j’en cherche en secret la racine & j’ai soin de l’arracher. Je ne suis, m’a-t-elle dit en riant, que la servante du jardinier ; je sarcle le jardin, j’en ôte la mauvaise herbe ; c’est à lui de cultiver la bonne.

Convenons aussi qu’avec toute la peine que j’aurois pu prendre il faloit être aussi bien secondée pour espérer de réussir & que le succes de mes soins dépendoit d’un concours de circonstances qui ne s’est peut-être jamais trouvé qu’ici. Il faloit les lumieres d’un pere éclairé pour démêler, à travers les préjugés établis, le véritable art de gouverner les enfans des leur naissance ; il faloit toute sa patience pour se prêter à l’exécution sans jamais démentir ses leçons par sa conduite ; il faloit des enfans bien nés, en qui la nature eût assez fait pour qu’on pût aimer son seul ouvrage ; il faloit n’avoir autour de soi que des domestiques intelligents & bien intentionnés, qui ne se lassassent point d’entrer dans les vues des maîtres : un seul valet brutal ou flatteur eût suffi pour tout gâter. En vérité, quand on songe combien de causes étrangeres peuvent nuire aux meilleurs desseins & renverser les projets les mieux concertés, on doit remercier la fortune de tout ce qu’on fait de bien dans la vie & dire que la sagesse dépend beaucoup du bonheur.

Dites, me suis-je écrié, que le bonheur dépend encore plus de la sagesse. Ne voyez-vous pas que ce concours dont vous vous félicitez est votre ouvrage & que tout ce qui vous approche est contraint de vous ressembler ? Meres de