Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/298

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Le tems qu’elle choisit pour me confier sa peine m’a fait soupçonner une autre raison dont elle n’a eu garde de me parler. Son mari nous quittait ; nous restions seuls : nos cœurs s’étoient aimés ; ils s’en souvenoient encore ; s’ils s’étoient un instant oubliés, tout nous livroit à l’opprobre. Je voyois clairement qu’elle avoit craint ce tête-à-tête & tâché de s’en garantir & la scene de Meillerie m’a trop appris que celui des deux qui se défioit le moins de lui-même devoit seul s’en défier.

Dans l’injuste crainte que lui inspiroit sa timidité naturelle, elle n’imagina point de précaution plus sûre que de se donner incessamment un témoin qu’il fallût respecter, d’appeller en tiers le juge integre & redoutable qui voit les actions secretes & sait lire au fond des cœurs. Elle s’environnoit de la majesté suprême ; je voyois Dieu sans cesse entre elle & moi. Quel coupable désir eût pu franchir une telle sauvegarde ? Mon cœur s’épuroit au feu de son zele & je partageois sa vertu.

Ces graves entretiens remplirent presque tous nos tête-à-tête durant l’absence de son mari ; & depuis son retour nous les reprenons fréquemment en sa présence. Il s’y prête comme s’il étoit question d’un autre ; & sans mépriser nos soins, il nous donne souvent de bons conseils sur la maniere dont nous devons raisonner avec lui. C’est cela même qui me fait désespérer du succes ; car, s’il avoit moins de bonne foi, l’on pourroit attaquer le vice de l’âme qui nourriroit son incrédulité ; mais, s’il n’est question que de convaincre, où chercherons-nous des lumieres qu’il n’ait point eues &