Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/311

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LETTRE VII.


DE SAINT PREUX À MILORD EDOUARD.


Il y a trois jours que j’essaye chaque soir de vous écrire. Mais, après une journée laborieuse, le sommeil me gagne en rentrant : le matin, des le point du jour, il faut retourner à l’ouvrage. Une ivresse plus douce que celle du vin me jette au fond de l’âme un trouble délicieux & je ne puis dérober un moment à des plaisirs devenus tout nouveaux pour moi.

Je ne conçois pas quel séjour pourroit me déplaire avec la société que je trouve dans celui-ci. Mais savez-vous en quoi Clarens me plaît pour lui-même ? C’est que je m’y sens vraiment à la campagne & que c’est presque la premiere fois que j’en ai pu dire autant. Les gens de ville ne savent point aimer la campagne ; ils ne savent pas même y être : à peine, quand ils y sont, savent-ils ce qu’on y fait. Ils en dédaignent les travaux, les plaisirs ; ils les ignorent : ils sont chez eux comme en pays étranger ; je ne m’étonne pas qu’ils s’y déplaisent. Il faut être villageois au village, ou n’y point aller ; car qu’y va-t-on faire ? Les habitans de Paris qui croient aller à la campagne n’y vont point : ils portent Paris avec eux. Les chanteurs, les beaux esprits, les auteurs, les parasites, sont le cortege qui les suit. Le jeu, la musique, la comédie y sont leur seule occupation [1].

  1. Il y faut ajouter la chasse. Encore la font-ils si commodément qu’ils n’en ont pas la motié de la fatigue ni du plaisir. Mais je n’entame point ici cet article de la chasse, il fournit trop pour être traité dans une note. J’aurai peut-être occasion d’en parler ailleurs.