Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/324

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LETTRE VIII. DE SAINT PREUX À M. DE WOLMAR.

Jouissez, cher Wolmar, du fruit de vos soins. Recevez les hommages d’un cœur épuré, qu’avec tant de peine vous avez rendu digne de vous être offert. Jamais homme n’entreprit ce que vous avez entrepris ; jamais homme ne tenta ce que vous avez exécuté ; jamais ame reconnaissante & sensible ne sentit ce que vous m’avez inspiré. La mienne avoit perdu son ressort, sa vigueur, son être ; vous m’avez tout rendu. J’étois mort aux vertus ainsi qu’au bonheur ; je vous dois cette vie morale à laquelle je me sens renaître. Ô mon bienfaiteur ! ô mon pere ! en me donnant à vous tout entier, je ne puis vous offrir, comme à Dieu même, que les dons que je tiens de vous.

Faut-il vous avouer ma foiblesse & mes craintes ? Jusqu’à présent je me suis toujours défié de moi. Il n’y a pas huit jours que j’ai rougi de mon cœur & cru toutes vos bontés perdues. Ce moment fut cruel & décourageant pour la vertu : grace au ciel, grace à vous, il est passé pour ne plus revenir. Je ne me crois plus guéri seulement parce que vous me le dites, mais parce que je le sens. Je n’ai plus besoin que vous me répondiez de moi ; vous m’avez mis en état d’en répondre moi-même. Il m’a fallu séparer de vous & d’elle pour savoir ce que je pouvois être sans