Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/333

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croyant surpris par un voleur. À l’instant, il me reconnoît ; je me reconnois moi-même & pour la seconde fois de ma vie je me vois devant lui dans la confusion que vous pouvez concevoir.

Il me fit asseoir, me remettre & parler. Sitôt qu’il sçut de quoi il s’agissoit, il voulut tourner la chose en plaisanterie ; mais voyant que j’étois vivement frappé & que cette impression ne seroit pas facile à détruire, il changea de ton. Vous ne méritez ni mon amitié ni mon estime, me dit-il assez durement ; si j’avois pris pour mon laquais le quart des soins que j’ai pris pour vous, j’en aurois fait un homme ; mais vous n’êtes rien. Ah ! lui dis-je, il est trop vrai. Tout ce que j’avois de bon me venoit d’elle : je ne la reverrai jamais ; je ne suis plus rien. Il sourit & m’embrassa. Tranquillisez-vous aujourd’hui, me dit-il, demain vous serez raisonnable. Je me charge de l’événement. Après cela, changeant de conversation, il me proposa de partir. J’y consentis, on fit mettre les chevaux, nous nous habillâmes. En entrant dans la chaise, Milord dit un mot à l’oreille du postillon & nous partîmes.

Nous marchions sans rien dire. J’étois si occupé de mon funeste rêve que je n’entendois & ne voyois rien. Je ne fis pas même attention que le lac, qui la veille étoit à ma droite, étoit maintenant à ma gauche. Il n’y eut qu’un bruit de pavé qui me tira de ma léthargie & me fit appercevoir avec un étonnement facile à comprendre, que nous rentrions dans Clarens. À trois cens pas de la grille Milord fit arrêter & me tirant à l’écart, vous voyez, me dit-il,