Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/334

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mon projet ; il n’a pas besoin d’explication. Allez, visionnaire, ajouta-t-il en me serrant la main, allez la revoir. Heureux de ne montrer vos folies qu’à des gens qui vous aiment ! Hâtez-vous ; je vous attends ; mais sur-tout ne revenez qu’apres avoir déchiré ce fatal voile tissu dans votre cerveau.

Qu’aurais-je dit ? Je partis sans répondre. Je marchois d’un pas précipité que la réflexion ralentit en approchant de la maison. Quel personnage allais-je faire ? Comment oser me montrer ? De quel prétexte couvrir ce retour imprévu ? Avec quel front irais-je alléguer mes ridicules terreurs & supporter le regard méprisant du généreux Wolmar ? Plus j’approchais, plus ma frayeur me paraissoit puérile & mon extravagance me faisoit pitié. Cependant un noir pressentiment m’agitoit encore & je ne me sentois point rassuré. J’avançois toujours, quoique lentement & j’étois déjà pres de la cour quand j’entendis ouvrir & refermer la porte de l’Elysée. N’en voyant sortir personne, je fis le tour en dehors & j’allai par le rivage côtoyer la voliere autant qu’il me fut possible. Je ne tardai pas de juger qu’on en approchait. Alors, prêtant l’oreille, je vous entendis parler toutes deux ; & sans qu’il me fût possible de distinguer un seul mot, je trouvai dans le son de votre voix je ne sais quoi de languissant & de tendre qui me donna de l’émotion & dans la sienne un accent affectueux & doux à son ordinaire, mais paisible & serein, qui me remit à l’instant & qui fit le vrai réveil de mon rêve.