Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/335

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Sur-le-champ je me sentis tellement changé que je me moquai de moi-même & de mes vaines alarmes. En songeant que je n’avois qu’une haie & quelques buissons à franchir pour voir pleine de vie & de santé celle que j’avois cru ne revoir jamais, j’abjurai pour toujours mes craintes, mon effroi, mes chimeres & je me déterminai sans peine à repartir, même sans la voir. Claire, je vous le jure, non seulement je ne la vis point, mais je m’en retournai fier de ne l’avoir point vue, de n’avoir pas été foible & crédule jusqu’au bout & d’avoir au moins rendu cet honneur à l’ami d’Edouard de le mettre au-dessus d’un songe.

Voilà, chére cousine, ce que j’avois à vous dire & le dernier aveu qui me restoit à vous faire. Le détail du reste de notre voyage n’a plus rien d’intéressant ; il me suffit de vous protester que depuis lors non seulement Milord est content de moi, mais que je le suis encore plus moi-même, qui sens mon entiere guérison bien mieux qu’il ne la peut voir. De peur de lui laisser une défiance inutile, je lui ai caché que je ne vous avois point vues. Quand il me demanda si le voile étoit levé ; je l’affirmai sans balancer & nous n’en avons plus parlé. Oui, cousine, il est levé pour jamais, ce voile dont ma raison fut long-tems offusquée. Tous mes transports inquiets sont éteints. Je vois tous mes devoirs & je les aime. Vous m’êtes toutes deux plus cheres que jamais ; mais mon cœur ne distingue plus l’une de l’autre & ne sépare point les inséparables.

Nous arrivâmes avant-hier à Milan. Nous en repartons