Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/344

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devoir & suivrai par-tout mon bienfaiteur. Si j’étois lâche & vil, que gagnerais-je à ma perfidie ? Julie & son digne époux confieraient-ils leurs enfans à un traître ?

Vous m’avez dit souvent que les petites passions ne prennent jamais le change & vont toujours à leur fin, mais qu’on peut armer les grandes contre elles-mêmes. J’ai cru pouvoir ici faire usage de cette maxime. En effet, la compassion, le mépris des préjugés, l’habitude, tout ce qui détermine Edouard en cette occasion échappe à force de petitesse & devient presque inattaquable ; au lieu que le véritable amour est inséparable de la générosité & que par elle on a toujours sur lui quelque prise. J’ai tenté cette voie indirecte & je ne désespere plus du succes. Ce moyen paroit cruel ; je ne l’ai pris qu’avec répugnance. Cependant, tout bien pesé, je crois rendre service à Laure elle-même. Que ferait-elle dans l’état auquel elle peut monter, qu’y montrer son ancienne ignominie ? Mais qu’elle peut être grande en demeurant ce qu’elle est ! Si je connois bien cette étrange fille, elle est faite pour jouir de son sacrifice plus que du rang qu’elle doit refuser.

Si cette ressource me manque, il m’en reste une de la part du gouvernement à cause de la religion ; mais ce moyen ne doit être employé qu’à la derniere extrémité & au défaut de tout autre ; quoi qu’il en soit, je n’en veux épargner aucun pour prévenir une alliance indigne & déshonnête. Ô respectable Wolmar ! je suis jaloux de votre estime durant tous les momens de ma vie. Quoi que puisse vous écrire Edouard, quoi que vous puissiez entendre dire