Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/366

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à St. Preux de le laisser prendre à cette fille, qu’à Edouard de le lui donner & à toi de le reconnoître. Julie de Wolmar recevoir Lauretta Pisana dans sa maison ! la souffrir auprès d’elle ! eh ! mon enfant, y penses-tu ? Quelle douceur cruelle est-cela ? Ne sais-tu pas que l’air qui t’entoure est mortel à l’infamie ? La pauvre malheureuse oseroit-elle mêler son haleine à la tienne, oseroit-elle respirer près de toi ? Elle y seroit plus mal à son aise qu’un possédé touché par des reliques ; ton seul regard la feroit rentrer en terre ; ton ombre seule la tueroit.

Je ne méprise point Laure, à Dieu ne plaise : au contraire, je l’admire & la respecte d’autant plus qu’un pareil retour est héroÏque & rare. En est-ce assez pour autoriser les comparaisons basses avec lesquelles tu t’oses profaner toi-même ; comme si dans ses plus grandes foiblesses le véritable amour ne gardoit pas la personne & ne rendoit pas l’honneur plus jaloux ? Mais je t’entends & je t’excuse. Les objets éloignés & bas se confondent maintenant à ta vue ; dans ta sublime élévation tu regardes la terre & n’en vois plus les inégalités. Ta dévote humilité sait mettre à profit jusqu’à ta vertu.

Hé bien ! que sert tout cela ? Les sentimens naturels en reviennent-ils moins ? L’amour-propre en fait-il moins son jeu ? Malgré toi tu sens ta répugnance, tu la taxes d’orgueil, tu la voudrois combattre, tu l’imputes à l’opinion. Bonne fille ! & depuis quand l’opprobre du vice n’est-il que dans l’opinion ? Quelle société conçois-tu possible avec une femme devant qui l’on ne sauroit nommer la chasteté, l’honnêteté,