Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/367

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


la vertu, sans lui faire verser des larmes de honte, sans ranimer ses douleurs, sans insulter presque à son repentir ? Crois-moi, mon ange, il faut respecter Laure & ne la point voir. La fuir est un égard que lui doivent d’honnêtes femmes ; elle auroit trop à souffrir avec nous.

Ecoute. Ton cœur te dit que ce mariage ne se doit point faire ? N’est-ce pas te dire qu’il ne se fera point ? … Notre ami, dis-tu, n’en parle pas dans sa lettre… Dans la lettre que tu dis qu’il m’écrit ?… Et tu dis que cette lettre est fort longue ?… Et puis vient le discours de ton mari… il est mystérieux, ton mari !… vous êtes un couple de fripons qui me jouez d’intelligence ; mais… Son sentiment, au reste, n’étoit pas ici fort nécessaire… sur-tout pour toi qui as vu la lettre… ni pour moi qui ne l’ai pas vue… car je suis plus sûre de ton ami, du mien, que de toute la philosophie.

Ah çà ! ne voilà-t-il pas déjà cet importun qui revient, on ne sait comment ? Ma foi, de peur qu’il ne revienne encore, puisque je suis sur son chapitre, il faut que je l’épuise, afin de n’en pas faire à deux fois.

N’allons point nous perdre dans le pays des chimeres. Si tu n’avois pas été Julie, si ton ami n’eût pas été ton amant, j’ignore ce qu’il eût été pour moi, je ne sais ce que j’aurois été moi-même. Tout ce que je sais bien, c’est que, si sa mauvaise étoile me l’eût adressé d’abord, c’étoit fait de sa pauvre tête &, que je sois folle ou non, je l’aurois infailliblement rendu fou. Mais qu’importe ce que je pouvois être ? Parlons de ce que je suis. La premiere chose que j’ai