Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/370

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me fit de peur : je m’alarmai comme d’un crime, d’un sentiment qui n’existoit peut-être que parce qu’il n’étoit plus criminel. Je pensai trop que ton amant ne l’étoit plus & qu’il ne pouvoit plus l’être ; je sentis trop qu’il étoit libre & que je l’étois aussi. Tu sais le reste, aimable cousine, mes frayeurs, mes scrupules te furent connus aussi-tôt qu’à moi. Mon cœur sans expérience s’intimidoit tellement d’un état si nouveau pour lui, que je me reprochois mon empressement de te rejoindre, comme s’il n’eût pas précédé le retour de cet ami. Je n’aimois point qu’il fût précisément où je désirois si fort d’être & je crois que j’aurois moins souffert de sentir ce desir plus tiede que d’imaginer qu’il ne fût pas tout pour toi.

Enfin, je te rejoignis & je fus presque rassurée. Je m’étois moins reproché ma foiblesse après t’en avoir fait l’aveu. Près de toi je me la reprochois moins encore ; je crus m’être mise à mon tour sous ta garde & je cessai de craindre pour moi. Je résolus, par ton conseil même de ne point changer de conduite avec lui. Il est constant qu’une plus grande réserve eût été une espece de déclaration & ce n’étoit que trop de celles qui pouvoient m’échapper malgré moi, sans en faire une volontaire. Je continuai donc d’être badine par honte & familiere par modestie ; mais peut-être tout cela se faisant moins naturellement ne se faisoit-il plus avec la même mesure. De folâtre que j’étois, je devins tout-à-fait folle & ce qui m’en accrut la confiance, fut de sentir que je pouvois l’être impunément. Soit que l’exemple de ton retour à toi-même me donnât plus de force pour