Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/372

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dit dans l’Elysée sur l’attachement que j’ai senti naître & sur tout le bonheur dont j’ai joui cet hiver. Je m’en livrois de meilleur cœur au charme de vivre avec ce que j’aime, en sentant que je ne desirois rien de plus. Si ce tems eût duré toujours, je n’en aurois jamais souhaité un autre. Ma gaieté venoit de contentement & non d’artifice. Je tournois en espiéglerie le plaisir de m’occuper de lui sans cesse. Je sentois qu’en me bornant à rire je ne m’apprêtois point de pleurs.

Ma foi, cousine, j’ai cru m’appercevoir quelquefois que le jeu ne lui déplaisoit pas trop à lui-même. Le rusé n’étoit pas fâché d’être fâché & il ne s’appaisoit avec tant de peine que pour se faire appaiser plus long-tems. J’en tirois occasion de lui tenir des propos assez tendres en paroissant me moquer de lui ; c’étoit à qui des deux seroit le plus enfant. Un jour qu’en ton absence il jouoit aux échecs avec ton mari & que je jouois au volant avec la Fanchon dans la même salle, elle avoit le mot & j’observois notre Philosophe. À son air humblement fier & à la promptitude de ses coups, je vis qu’il avoit beau jeu. La table étoit petite & l’échiquier débordoit. J’attendis le moment & sans paroître y tâcher, d’un revers de raquette je renversai l’échec-&-mat. Tu ne vis de tes jours pareille colere, il étoit si furieux que lui ayant laissé le choix d’un soufflet ou d’un baiser pour ma pénitence, il se détourna quand je lui présentai la joue. Je lui demandai pardon ; il fut inflexible : il m’auroit laissée à genoux si je m’y étois mise. Je finis par lui faire une autre piece qui lui fit