Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/374

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à retourner la salade avec les doigts. Patience ! pour payer ce sarcasme, je prétends la lui retourner dans six ans, je te jure qu’il faudra qu’il la mange ; mais revenons.

Si l’on n’est pas maître de ses sentimens, au moins on l’est de sa conduite. Sans doute je demanderois au Ciel un cœur plus tranquille, mais puissé-je à mon dernier jour offrir au Souverain Juge une vie aussi peu criminelle que celle que j’ai passée cet hiver ! En vérité, je ne me reprochois rien auprès du seul homme qui pouvoit me rendre coupable. Ma chére, il n’en est pas de même depuis qu’il est parti ; en m’accoutumant à penser à lui dans son absence, j’y pense à tous les instans du jour & je trouve son image plus dangereuse que sa personne. S’il est loin, je suis amoureuse ; s’il est près, je ne suis qu’une folle ; qu’il revienne & je ne le crains plus.

Au chagrin de son éloignement s’est jointe l’inquiétude de son rêve. Si tu as tout mis sur le compte de l’amour, tu t’es trompée ; l’amitié avoit part à ma tristesse. Depuis leur départ je te voyois pâle & changée ; à chaque instant je pensois te voir tomber malade. Je ne suis pas crédule, mais craintive. Je sais bien qu’un songe n’amene pas un événement, mais j’ai toujours peur que l’événement n’arrive à sa suite. À peine ce maudit rêve m’a-t-il laissé une nuit tranquille, jusqu’à ce que je t’aye vue bien remise & reprendre tes couleurs. Dussé-je avoir mis sans le savoir un intérêt suspect à cet empressement, il est sûr que j’aurois donné tout au monde pour qu’il se fût montré quand il