Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/428

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n’ai pu vivre à vous ; je mourrai libre. Si l’engagement en étoit à prendre, je le prendrais aujourd’hui. Car si c’est un devoir de se marier, un devoir plus indispensable encore est de ne faire le malheur de personne ; & tout ce qui me reste à sentir en d’autres nœuds, c’est l’éternel regret de ceux auxquels j’osai prétendre. Je porterais dans ce lien sacré l’idée de ce que j’espérais y trouver une fois : cette idée feroit mon supplice & celui d’une infortunée. Je lui demanderais compte des jours heureux que j’attendis de vous. Quelles comparaisons j’aurois à faire ! Quelle femme au monde les pourroit soutenir ? Ah ! comment me consolerais-je à la fois de n’être pas à vous & d’être à une autre ?

Chere amie, n’ébranlez point des résolutions dont dépend le repos de mes jours ; ne cherchez point à me tirer de l’anéantissement où je suis tombé, de peur qu’avec le sentiment de mon existence, je ne reprenne celui de mes maux & qu’un état violent ne rouvre toutes mes blessures. Depuis mon retour j’ai senti, sans m’en alarmer, l’intérêt plus vif que je prenais à votre amie ; car je savois bien que l’état de mon cœur ne lui permettroit jamais d’aller trop loin & voyant ce nouveau goût ajouter à l’attachement déjà si tendre que j’eus pour elle dans tous les tems, je me suis félicité d’une émotion qui m’aidoit à prendre le change & me faisoit supporter votre image avec moins de peine. Cette émotion a quelque chose des douceurs de l’amour & n’en a pas les tourments. Le plaisir de la voir n’est point troublé par le désir de la posséder ; content de passer ma vie entiere,