Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/43

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son ami, son cher ami ; elle m’a reçu dans sa maison ; plus heureux que je ne fus de ma vie je loge avec elle sous un même toit & maintenant que je vous écris, je suis à trente pas d’elle.

Mes idées sont trop vives pour se succéder ; elles se présentent toutes ensemble ; elles se nuisent mutuellement. Je vais m’arrêter & reprendre haleine, pour tâcher de mettre quelque ordre dans mon récit.

À peine après une si longue absence m’étois-je livré près de vous aux premiers transports de mon cœur, en embrassant mon ami, mon libérateur & mon pere, que vous songeâtes au voyage d’Italie. Vous me le fîtes desirer dans l’espoir de m’y soulager enfin du fardeau de mon inutilité pour vous. Ne pouvant terminer sitôt les affaires qui vous retenoient à Londres, vous me proposâtes de partir le premier pour avoir plus de tems à vous attendre ici. Je demandai la permission d’y venir ; je l’obtins, je partis & quoique Julie s’offrît d’avance à mes regards, en songeant que j’allois m’approcher d’elle, je sentis du regret à m’éloigner de vous. Milord, nous sommes quittes, ce seul sentiment vous a tout payé.

Il ne faut pas vous dire que durant toute la route, je n’étois occupé que de l’objet de mon voyage ; mais une chose à remarquer, c’est que je commençai de voir sous un autre point de vue ce même objet qui n’étoit jamais sorti de mon cœur. Jusque-là je m’étois toujours rappellé Julie brillante comme autrefois des charmes de sa premiere jeunesse. J’avois toujours vu ses beaux yeux animés du feu qu’elle