Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/430

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garantir de tout. Cette extrême timidité a son danger ainsi qu’une confiance excessive. En nous montrant sans cesse des monstres où il n’y en a point, elle nous épuise à combattre des chimeres ; & à force de nous effaroucher sans sujet, elle nous tient moins en garde contre les périls véritables & nous les laisse moins discerner. Relisez quelquefois la lettre que Milord Edouard vous écrivit l’année derniere au sujet de votre mari ; vous y trouverez de bons avis à votre usage à plus d’un égard. Je ne blâme point votre dévotion ; elle est touchante, aimable & douce comme vous ; elle doit plaire à votre mari même. Mais prenez garde qu’à force de vous rendre timide & prévoyante, elle ne vous mene au quiétisme par une route opposée & que, vous montrant partout du risque à courir, elle ne vous empêche enfin d’acquiescer à rien. chére amie, ne savez-vous pas que la vertu est un état de guerre & que, pour y vivre, on a toujours quelque combat à rendre contre soi ? Occupons-nous moins des dangers que de nous, afin de tenir notre ame prête à tout événement. Si chercher les occasions c’est mériter d’y succomber, les fuir avec trop de soin, c’est souvent nous refuser à de grands devoirs ; & il n’est pas bon de songer sans cesse aux tentations, même pour les éviter. On ne me verra jamais rechercher des momens dangereux ni des tête-à-tête avec des femmes ; mais, dans quelque situation que me place désormais la Providence, j’ai pour sûreté de moi les huit mois que j’ai passés à Clarens & ne crains plus que personne m’ôte le prix que vous m’avez fait mériter. Je ne serai pas plus foible que je