Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/442

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


jamais. C’est ce qui distingue l’homme fragile du méchant homme.

D’ailleurs, quand mes objections auroient plus de solidité que je n’aime à le croire, pourquoi mettre d’abord la chose au pis comme vous faites ? Je n’envisage point les précautions à prendre aussi séverement que vous. S’agit-il pour cela de rompre aussi-tôt tous vos projets & de nous fuir pour toujours ? Non, mon aimable ami, de si tristes ressources ne sont point nécessaires. Encore enfant par la tête, vous êtes déjà vieux par le cœur. Les grandes passions usées dégoûtent des autres ; la paix de l’ame qui leur succede est le seul sentiment qui s’accroît par la jouissance. Un cœur sensible craint le repos qu’il ne connaît pas : qu’il le sente une fois, il ne voudra plus le perdre. En comparant deux états si contraires, on apprend à préférer le meilleur ; mais pour les comparer il les faut connaître. Pour moi, je vois le moment de votre sûreté plus près peut-être que vous ne le voyez vous-même. Vous avez trop senti pour sentir long-tems ; vous avez trop aimé pour ne pas devenir indifférent : on ne rallume plus la cendre qui sort de la fournaise, mais il faut attendre que tout soit consumé. Encore quelques années d’attention sur vous-même & vous n’avez plus de risque à courir.

Le sort que je voulois vous faire eût anéanti ce risque ; mais, indépendamment de cette considération, ce sort étoit assez doux pour devoir être envié pour lui-même ; & si votre délicatesse vous empêche d’oser y prétendre, je n’ai