Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/446

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dans tous les tems. Avec du sentiment & des lumieres, j’ai voulu me gouverner & je me suis mal conduite. Avant de m’ôter le guide que j’ai choisi, donnez-m’en quelque autre sur lequel je puisse compter. Mon bon ami, toujours de l’orgueil, quoi qu’on fasse ! c’est lui qui vous éleve & c’est lui qui m’humilie. Je crois valoir autant qu’une autre & mille autres ont vécu plus sagement que moi. Elles avoient donc des ressources que je n’avois pas. Pourquoi, me sentant bien née, ai-je eu besoin de cacher ma vie ? Pourquoi haissais-je le mal que j’ai fait malgré moi ? Je ne connaissois que ma force ; elle n’a pu me suffire. Toute la résistance qu’on peut tirer de soi, je crois l’avoir faite & toutefois j’ai succombé. Comment font celles qui résistent ? Elles ont un meilleur appui.

Apres l’avoir pris à leur exemple, j’ai trouvé dans ce choix un autre avantage auquel je n’avais pas pensé. Dans le regne des passions, elles aident à supporter les tourmens qu’elles donnent ; elles tiennent l’espérance à côté du désir. Tant qu’on désire on peut se passer d’être heureux ; on s’attend à le devenir : si le bonheur ne vient point, l’espoir se prolonge & le charme de l’illusion dure autant que la passion qui le cause. Ainsi cet état se suffit à lui-même & l’inquiétude qu’il donne est une sorte de jouissance qui supplée à la réalité, qui vaut mieux peut-être. Malheur à qui n’a plus rien à désirer ! il perd pour ainsi dire tout ce qu’il possede. On jouit moins de ce qu’on obtient que de ce qu’on espere & l’on n’est heureux qu’avant d’être heureux. En effet, l’homme, avide & borné, fait pour tout vouloir