Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/465

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lui montrer le danger plus grand qu’il n’étoit peut-être. Malheureusement je la connaissois trop pour compter beaucoup sur cette erreur. J’avois essayé plusieurs fois de la calmer ; je la priai derechef de ne pas s’agiter hors de propos par des discours qu’on pouvoit reprendre à loisir. Ah ! dit-elle, rien ne fait tant de mal aux femmes que le silence ; & puis, je me sens un peu de fievre ; autant vaut employer le babil qu’elle donne à des sujets utiles, qu’à battre sans raison la campagne.

L’arrivée du médecin causa dans la maison un trouble impossible à peindre. Tous les domestiques l’un sur l’autre à la porte de la chambre attendaient, l’œil inquiet & les mains jointes, son jugement sur l’état de leur maîtresse comme l’arrêt de leur sort. Ce spectacle jeta la pauvre Claire dans une agitation qui me fit craindre pour sa tête. Il falut les éloigner sous différens prétextes, pour écarter de ses yeux cet objet d’effroi. Le médecin donna vaguement un peu d’espérance, mais d’un ton propre à me l’ôter. Julie ne dit pas non plus ce qu’elle pensait ; la présence de sa cousine la tenoit en respect. Quand il sortit je le suivis ; Claire en voulut faire autant, mais Julie la retint & me fit de l’œil un signe que j’entendis. Je me hâtai d’avertir le médecin que, s’il y avoit du danger, il faloit le cacher à madame d’Orbe avec autant & plus de soin qu’à la malade, de peur que le désespoir n’achevât de la troubler & ne la mît hors d’état de servir son amie. Il déclara qu’il y avoit en effet du danger, mais que vingt-quatre heures étant à peine écoulées depuis l’accident, il faloit plus de tems pour