Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/467

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femme si timide & si douce dans le commerce ordinaire savoit trouver un ton ferme & sérieux dans les occasions importantes.

La nuit fut cruelle & décisive. Etouffement, oppression, syncope, la peau seche & brûlante ; une ardente fievre, durant laquelle on l’entendoit souvent appeler vivement Marcellin comme pour le retenir, & prononcer aussi quelquefois un autre nom, jadis si répété dans une occasion pareille. Le lendemain, le médecin me déclara sans détour qu’il n’estimoit pas qu’elle eût trois jours à vivre. Je fus seul dépositaire de cet affreux secret ; & la plus terrible heure de ma vie fut celle où je le portai dans le fond de mon cœur sans savoir quel usage j’en devois faire. J’allai seul errer dans les bosquets ; rêvant au parti que j’avois à prendre ; non sans quelques tristes réflexions sur le sort qui me ramenoit dans ma vieillesse à cet état solitaire dont je m’ennuyois même avant d’en connoître un plus doux.

La veille, j’avois promis à Julie de lui rapporter fidelement le jugement du médecin ; elle m’avoit intéressé par tout ce qui pouvoit toucher mon cœur à lui tenir parole. Je sentois cet engagement sur ma conscience. Mais quoi ! pour un devoir chimérique & sans utilité, fallait-il contrister son ame & lui faire à longs traits savourer la mort ? Quel pouvoit être à mes yeux l’objet d’une précaution si cruelle ? Lui annoncer sa derniere heure n’était-ce pas l’avancer ? Dans un intervalle si court que deviennent les désirs, l’espérance, élémens de la vie ? Est-ce en jouir encore que