Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/468

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de se voir si près du moment de la perdre ? Etait-ce à moi de lui donner la mort ?

Je marchois à pas précipités avec une agitation que je n’avois jamais éprouvée. Cette longue & pénible anxiété me suivoit partout ; j’en traînois après moi l’insupportable poids. Une idée vint enfin me déterminer. Ne vous efforcez pas de la prévoir ; il faut vous la dire.

Pour qui est-ce que je délibere ? Est-ce pour elle ou pour moi ? Sur quel principe est-ce que je raisonne ? Est-ce sur son systeme ou sur le mien ? Qu’est-ce qui m’est démontré sur l’un ou sur l’autre ? Je n’ai pour croire ce que je crois que mon opinion armée de quelques probabilités. Nulle démonstration ne la renverse, il est vrai ; mais quelle démonstration l’établit ? Elle a, pour croire ce qu’elle croit, son opinion de même, mais elle y voit l’évidence ; cette opinion à ses yeux est une démonstration. Quel droit ai-je de préférer, quand il s’agit d’elle, ma simple opinion que je reconnois douteuse à son opinion qu’elle tient pour démontrée ? Comparons les conséquences des deux sentimens. Dans le sien, la disposition de sa derniere heure doit décider de son sort durant l’éternité. Dans le mien, les ménagemens que je veux avoir pour elle lui seront indifférens dans trois jours. Dans trois jours, selon moi, elle ne sentira plus rien. Mais si peut-être elle avoit raison, quelle différence ! Des biens ou des maux éternels !… Peut-être ! ce mot est terrible… Malheureux ! risque ton ame & non la sienne.

Voilà le premier doute qui m’ait rendu suspecte l’incertitude