Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/471

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


toute la maison ; elle arrêtoit tout le monde, demandant ce qu’avoit dit le médecin, ce qu’on disait. Elle avoit été témoin de la nuit précédente, elle ne pouvoit ignorer ce qu’elle avoit vu ; mais elle cherchoit à se tromper elle-même & à récuser le témoignage de ses yeux. Ceux qu’elle questionnoit ne lui répondant rien que de favorable, cela l’encourageoit à questionner les autres & toujours avec une inquiétude si vive, avec un air si effrayant, qu’on eût sçu la vérité mille fois sans être tenté de la lui dire.

Aupres de Julie elle se contraignait & l’objet touchant qu’elle avoit sous les yeux la disposoit plus à l’affliction qu’à l’emportement. Elle craignoit sur-tout de lui laisser voir ses alarmes, mais elle réussissoit mal à les cacher. On apercevoit son trouble dans son affectation même à paroître tranquille. Julie, de son côté, n’épargnoit rien pour l’abuser. Sans exténuer son mal elle en parloit presque comme d’une chose passée & ne sembloit en peine que du tems qu’il lui faudroit pour se remettre. C’étoit encore un de mes supplices de les voir chercher à se rassurer mutuellement, moi qui savois si bien qu’aucune des deux n’avoit dans l’ame l’espoir qu’elle s’efforçoit de donner à l’autre.

Madame d’Orbe avoit veillé les deux nuits précédentes ; il y avoit trois jours qu’elle ne s’étoit déshabillée. Julie lui proposa de s’aller coucher ; elle n’en voulut rien faire. Eh bien donc ! dit Julie, qu’on lui tende un petit lit dans ma chambre ; à moins, ajouta-t-elle comme par réflexion, qu’elle ne veuille partager le mien. Qu’_en dis-tu, cousine ? Mon mal ne se gagne pas, tu ne te dégoûtes